Face à la mort des patients : préserver l’humanité du soin et des soignants

Bonjour Thibaud, en tant que professeur à l'APHP-GHU Henri Mondor-Service de Cardiologie, pouvez-vous partager votre expérience personnelle en rapport avec la thématique du silence rompu face à la mort des patients pour les soignants?

En tant que soignant à l'APHP, mon implication dans Les Survivants s’inscrit dans une trajectoire personnelle et professionnelle marquée par des morts répétées de patients, souvent vécues dans le silence. Très tôt, j’ai été confronté à cette injonction implicite faite aux soignants : continuer, être solides, ne pas laisser transparaître ce que la mort d’un patient dépose en nous. Ce silence n’est presque jamais formulé, mais il est profondément intégré à notre culture médicale.

Avec le temps, j’ai compris que ce silence n’était pas neutre. Il protège parfois à court terme, mais il isole, use et fragilise durablement. Certaines morts laissent une trace particulière : une mort brutale, une mort post-intervention, une mort attendue mais humainement bouleversante. Ne pas pouvoir les nommer, ne pas pouvoir en parler entre pairs, conduit à une accumulation émotionnelle qui altère le rapport au soin, au patient suivant, et parfois à soi-même.

Rompre le silence ne signifie pas se plaindre ni s’effondrer. C’est reconnaître que la mort fait partie intégrante du soin, et qu’elle engage le soignant bien au-delà du geste technique. Dans Les Survivants, j’ai trouvé un espace où cette parole devient légitime, où l’expérience intime du soignant peut être mise en mots, partagée, transformée. Cette démarche a profondément modifié ma manière d’enseigner : j’intègre désormais la mort comme un objet pédagogique à part entière, non seulement sous l’angle médical, mais aussi humain, émotionnel et collectif.

Aujourd’hui, je suis convaincu que rompre le silence face à la mort des patients est un acte de responsabilité professionnelle. C’est une condition pour préserver la santé psychique des soignants, maintenir une médecine incarnée, et transmettre aux plus jeunes une vision du soin qui accepte la vulnérabilité comme une force, et non comme une faiblesse.

Comment l'APHP-GHU Henri Mondor-Service de Cardiologie soutient-elle ses soignants lorsqu'ils font face à la perte d'un patient, et quelles stratégies recommandez-vous pour gérer ce type de souffrance émotionnelle?

Dans notre unité de soin, le soutien des soignants confrontés à la perte d’un patient repose avant tout sur la reconnaissance explicite de l’impact émotionnel de la mort. Nous avons progressivement fait évoluer la culture de service pour sortir d’une logique de performance silencieuse et permettre que la mort soit nommée, partagée et pensée collectivement.

Concrètement, après certaines situations de décès marquants, nous favorisons des temps de débriefing informels ou structurés entre soignants appelés espace éthique, incluant médecins, infirmiers et paramédicaux et également pour l'équipe médical des temps de partages réguliers avec des psychologues du personnels. Nous réalisons également des ateliers d'art thérapie avec tous les soignants volontaires pour aborder le sujet différement et moins frontallement. Ces espaces ne sont pas des lieux d’analyse technique uniquement, mais aussi des temps où l’on peut exprimer ce que la situation a fait à chacun. Le simple fait de pouvoir dire « cette mort m’a touché » ou « je n’arrive pas à passer à autre chose » constitue déjà une forme de prévention de l’isolement émotionnel.

Nous veillons également à identifier les situations à risque particulier, comme les morts brutales, les décès post-interventionnels ou les accompagnements prolongés de patients jeunes ou très investis relationnellement. Dans ces cas, un soutien individualisé peut être proposé.

Sur le plan des stratégies que je recommande, la première est de légitimer sa propre souffrance. Ressentir de la tristesse, de la colère ou un sentiment d’échec n’est pas un signe d’incompétence, mais la marque d’un engagement authentique dans le soin. La deuxième est de ne pas rester seul avec ces émotions : parler à un pair, écrire, participer à des groupes de parole ou à des dispositifs comme Les Survivants permet de transformer une expérience douloureuse en expérience partagée. Enfin, il est essentiel d’inscrire cette question dans la formation initiale et continue, afin que les soignants apprennent tôt à intégrer la mort comme une dimension structurante du métier, et non comme un échec personnel.

Soutenir les soignants face à la mort des patients n’est pas un supplément d’âme. C’est un enjeu organisationnel, éthique et de santé publique, conditionnant la qualité du soin, la fidélisation des équipes et la durabilité de l’engagement soignant.

Pouvez-vous nous parler des tendances actuelles dans la manière dont les soignants abordent la mort de leurs patients? Avez-vous observé des changements significatifs dans les dernières années?

À rebours de l’idée d’une évolution positive, mon expérience est plutôt celle d’une stagnation, voire d’une régression, dans la manière dont les soignants peuvent aujourd’hui faire face à la mort de leurs patients. Si le discours institutionnel reconnaît davantage la dimension humaine du soin, les conditions réelles d’exercice la rendent de plus en plus difficile à vivre et à élaborer.

Les soignants disposent de moins en moins de temps pour échanger entre eux après un décès, pour mettre des mots sur ce qu’ils ont vécu, et pour se réparer collectivement. L’organisation des soins est de plus en plus contrainte par des logiques de flux, d’efficience et de rentabilité, laissant peu de place aux temps informels ou aux espaces de parole. La mort devient alors un événement à absorber rapidement, sans arrêt possible, avant de passer au patient suivant.

Parallèlement, l’évaluation du temps de soin se réduit de plus en plus aux actes techniques et à ce qui est directement mesurable auprès du patient. Le temps passé à accompagner une famille endeuillée, à rester auprès d’un patient en fin de vie, ou à échanger entre soignants après une mort, n’est que rarement reconnu comme du temps de soin à part entière. Il est souvent invisible, non comptabilisé, et parfois même perçu comme un luxe ou une perte de temps.

Pourtant, ce temps humain est fondamental. Il conditionne la qualité de la relation avec le patient et ses proches, mais aussi la capacité des soignants à continuer à exercer sans s’endurcir ni s’épuiser. Prendre le temps d’être présent, de parler, d’écouter, et de partager entre pairs après une situation de mort permet à chacun de se réparer psychiquement et de redonner du sens à son engagement professionnel.

Reconnaître et compter ce temps humain, auprès des patients, de leurs familles et entre soignants, est aujourd’hui une nécessité éthique, organisationnelle et de santé publique. Sans cela, le risque est grand de voir s’installer une médecine techniquement performante mais humainement appauvrie, où la mort, faute de pouvoir être pensée collectivement, continue de fragiliser silencieusement celles et ceux qui soignent.

Y a-t-il des pratiques spécifiques que vous avez mises en place ou encouragées pour aider à la résilience des soignants dans votre clinique?

Dans notre clinique, nous avons progressivement construit un ensemble de pratiques destinées à soutenir la résilience des soignants confrontés à la mort des patients. Elles reposent sur une conviction simple : la mort ne peut être portée individuellement, et la qualité du soin apporté aux patients dépend aussi de la manière dont l’institution prend soin de ceux qui soignent.

La présence d’une psychologue intégrée au service constitue à cet égard une chance exceptionnelle. Sa disponibilité, sa connaissance fine des équipes et des situations cliniques permettent un accompagnement au plus près des réalités du terrain. Elle intervient aussi bien de manière informelle, au fil des situations difficiles, que dans des temps plus structurés, offrant aux soignants un espace sécurisé pour déposer ce qui ne peut pas toujours être dit ailleurs.

Nous avons également la chance de travailler avec une art-thérapeute, Neztoile (www.neztoiles.com
). Son approche ouvre un autre registre d’expression, non verbale, particulièrement précieux lorsque les mots manquent. Des ateliers d’art-thérapie sont proposés aux soignants, leur permettant de transformer l’impact émotionnel des situations de mort en création, en mise à distance symbolique et en réparation psychique.

Des réunions dédiées aux espaces éthiques ont été mises en place afin de réfléchir collectivement aux situations complexes, aux décisions difficiles et aux tensions que suscitent certaines fins de vie. Ces temps permettent de sortir d’une lecture strictement technique ou individuelle des décisions et de redonner une dimension collective, réflexive et humaine au soin.

Nous avons également travaillé à la formalisation de l’annonce aux patients et aux familles, en reconnaissant qu’il s’agit d’un temps de soin à part entière. Penser l’annonce, la préparer, la partager entre soignants, permet de mieux accompagner les patients, mais aussi de protéger les équipes d’un sentiment de violence ou de solitude face à ces moments décisifs.

Un autre axe essentiel concerne l’anticipation du parcours de fin de vie. Lorsque cela est possible, nous guidons précocement les patients vers des soins palliatifs ambulatoires, afin de préserver au maximum leur qualité de vie et leur projet de vie. L’orientation vers un parcours ambulatoire ou un accompagnement à domicile de fin de vie, notamment via l’HAD palliative, permet de respecter les souhaits des patients tout en donnant aux soignants un cadre plus cohérent, moins brutal, pour accompagner la fin de vie.

Par ailleurs, des espaces de parole réguliers, tous les deux mois, sont proposés avec les psychologues du personnel. Ces temps ritualisés offrent un lieu où la parole peut circuler librement, indépendamment de l’actualité immédiate, et contribuent à prévenir l’usure émotionnelle à long terme.

Enfin, il existe une multitude de petites choses, souvent discrètes mais essentielles : une attention portée aux soignants les plus exposés, des temps informels encouragés après certains décès, la possibilité de s’arrêter quelques minutes ensemble, la reconnaissance explicite de la difficulté de ces situations. Ces gestes, cumulés, participent à diminuer l’impact de la mort sur les soignants et à maintenir une médecine profondément humaine.

Ces pratiques ne font pas disparaître la souffrance liée à la mort des patients. Elles permettent cependant de la contenir, de la partager et de la transformer, afin que les soignants puissent continuer à exercer sans se couper de leur sensibilité ni du sens de leur engagement.

Pourriez-vous partager une anecdote ou un cas particulier qui illustre le défi de la souffrance des soignants face à la mort d'un patient et comment cela a été géré?

Je me souviens d’une situation qui illustre avec justesse la souffrance silencieuse des soignants face à la mort d’un patient et la manière dont elle peut, lorsqu’elle est reconnue, être contenue et transformée.

Il s’agissait d’un patient relativement jeune, suivi depuis longtemps dans le service. Une relation de confiance s’était progressivement construite avec l’équipe, marquée par des échanges réguliers, des projets de vie encore très présents, et l’espoir, partagé, de stabiliser la maladie. Sa dégradation a été rapide, presque brutale, et son décès est survenu après une période de soins intensifs vécue comme éprouvante par l’ensemble des soignants.

Dans les jours qui ont suivi, chacun a repris son activité, comme souvent. Pourtant, quelque chose s’est figé dans l’équipe. Plusieurs soignants exprimaient une irritabilité inhabituelle, d’autres un retrait, une fatigue émotionnelle diffuse. Une infirmière a finalement formulé ce que beaucoup ressentaient : le sentiment d’avoir accompagné un patient jusqu’au bout sans avoir eu le temps de lui dire au revoir, ni de se dire entre nous ce que cette mort avait laissé.

Nous avons alors pris le temps de nous arrêter. Avec l’aide de la psychologue du service, un espace de parole a été proposé. Chacun a pu dire ce que cette mort avait réveillé : l’attachement au patient, le sentiment d’impuissance, parfois la culpabilité, mais aussi la tristesse de voir disparaître une histoire partagée. Ce temps n’a rien effacé, mais il a permis de redonner une place collective à cette mort, de la sortir de l’isolement individuel.

Par la suite, certains soignants ont participé à un atelier d’art-thérapie, proposé dans le service. Pour quelques-uns, ce détour par la création a permis d’exprimer autrement ce qui restait difficile à verbaliser. D’autres ont trouvé un apaisement dans les échanges informels, rendus possibles parce que le cadre institutionnel avait reconnu la légitimité de ces temps.

Ce cas m’a profondément marqué, car il rappelle que la souffrance des soignants ne vient pas uniquement de la mort elle-même, mais du fait de ne pas pouvoir l’inscrire dans un récit partagé. Lorsqu’un espace existe pour dire, penser et symboliser la perte, la mort cesse d’être un poids solitaire. Elle devient une épreuve collective, certes douloureuse, mais humainement soutenable.

Selon vous, comment la perception et la gestion de la mort des patients par les soignants pourraient évoluer dans les années à venir?

À mon sens, l’évolution de la perception et de la gestion de la mort des patients par les soignants dépendra avant tout de la reconnaissance réelle du temps humain du soin. Tant que ce temps restera invisible, non comptabilisé et subordonné aux actes techniques, la mort continuera d’être vécue comme une épreuve solitaire et silencieuse.

Dans les années à venir, il sera nécessaire de reconnaître le temps consacré à l’accompagnement des patients en fin de vie, aux échanges avec les familles et aux temps de parole entre soignants comme un soin à part entière. Le développement de dispositifs de soutien intégrés aux équipes, la formation à la communication et à l’impact émotionnel de la mort, ainsi que des espaces réguliers de réflexion collective, seront déterminants.

Si ces évolutions sont prises au sérieux, la mort pourra progressivement être intégrée comme un moment de soin reconnu et partagé, permettant aux soignants de traverser ces situations sans s’endurcir ni s’épuiser, tout en préservant le sens et l’humanité de leur engagement.

Quel message souhaiteriez-vous adresser aux jeunes professionnels de santé qui vont devoir faire face à la réalité de la mort de leurs patients?

Le message que j’aimerais adresser aux jeunes professionnels de santé est simple : la mort de vos patients vous touchera, et c’est normal. Si elle ne vous atteint pas, ce n’est pas un signe de force, mais souvent le début d’un éloignement de vous-même et du sens du soin. Ressentir de la tristesse, du doute ou de l’impuissance ne remet pas en cause vos compétences ; cela témoigne de votre engagement humain.

N’essayez pas de porter ces expériences seuls. Cherchez des espaces de parole, des pairs de confiance, des lieux où ce que vous vivez peut être dit sans jugement. La mort ne se traverse pas uniquement par des connaissances techniques, mais par des liens, des mots et du temps partagé. Prenez au sérieux ce qui se joue en vous après certaines morts, car ce sont souvent celles-ci qui marquent durablement les trajectoires professionnelles.

Enfin, rappelez-vous que le temps passé auprès d’un patient en fin de vie, avec sa famille, ou à échanger entre soignants après un décès, est un temps de soin à part entière. Le reconnaître, le défendre et le préserver est une condition pour durer dans ce métier sans vous endurcir. Prendre soin de vous n’est pas un luxe : c’est une responsabilité professionnelle.

Pour en savoir plus : https://www.lessurvivants.org/

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